A la recherche de chaleur
Le lézard des souches, comme tous les reptiles, ne régule pas sa température corporelle. Il fait partie à ce titre du groupe des vertébrés dits hétérothermes ou poïkilothermes (température variable) dont l'organisme ne gagne en vitalité que lorsqu'il peut bénéficier de la chaleur solaire.
Les fluctuations de la température ambiante dans le milieu ont une répercussion directe sur celle non constante du corps du reptile. L'activité du lézard des souches est donc tributaire des événements météorologiques, et même durant le printemps ou l'été, l'animal se manifestera uniquement lors des périodes propices des beaux jours qui verront le thermomètre indiquer une valeur située entre 15°C et 28°C.
Le froid et la grande chaleur constituent les conditions défavorables dont le lézard des souches se préserve en gagnant ses cachettes enfouies dans le sol. Ces périodes de repos obligé correspondent aux jours pluvieux et nuageux qui dissuadent l'animal de toute apparition. La même attitude est adoptée pour faire face aux chaleurs caniculaires qui sévissent quelques fois en été et obligent tous les reptiles à entrer en estivation. C’est une forme de repos leur permettant de se soustraire à des températures mortelles pour ces organismes incapables de régulation thermique.
A partir de la fin du mois de septembre et jusqu'à la mi-mars, le lézard des souches entre en hibernation. Au cours de cette phase de sommeil profond qui dure la moitié de l'année, l'animal quasi immobile ne s'alimente pas et voit son activité cardiaque et respiratoire nettement chuter. Il mène ainsi une vie au ralenti, dissimulé dans une cache ou sous la souche d'un vieil arbre à une profondeur de 70 cm voire plus d'un mètre.
Enfin le printemps!
La sortie d’hibernation coïncide avec le début du printemps. Les premières apparitions du lézard sont assez audacieuses sur des endroits découverts afin de mieux profiter des premiers rayons du soleil.
Au moment de parade nuptiale des mois d’avril et de mai, il est le plus aisé de l’observer. Rapidement le mâle s’accapare un territoire qui n’excède pas quelques ares. Il en connaît parfaitement la configuration de façon à gagner efficacement en cas de danger les deux ou trois abris dont il se sert aussi comme cache nocturne.
Il défendra cet endroit farouchement de toute intrusion d’un éventuel rival de la même espèce : il n’hésitera donc pas à affronter l’intrus en combat singulier dans le seul but de le faire fuir hors des limites de sa propriété.
Très sédentaire au cours de cette période, il accueillera cependant bien volontiers dans son espace vital la femelle avec laquelle il formera un couple uni durant une petite dizaine de jours, le temps des jeux amoureux qui marquent la parade nuptiale et les accouplements répétés. Dans les semaines qui suivent, les deux amoureux retournent bien vite à leur vie solitaire.
Alors que le mâle reprend ses habitudes erratiques et nomades, la femelle cherche un lieu propice à la ponte qui survient généralement début du mois de juin. Le choix de ce site est important tant il exerce une influence primordiale sur le succès de la reproduction. Pour se développer les œufs nécessitent des conditions microclimatiques bien précises (humidité du sol, températures douces et couverture végétale.) La ponte aura lieu sous une pierre, sous un tas de bois ou une vieille souche et généralement dans un substrat meuble à une profondeur comprise entre quatre et dix centimètres.
Elle comprend de quatre à quinze œufs blancs jaunâtres mesurant entre onze et quinze millimètres de longueur. Entièrement livrés à la nature, ces œufs abandonnés de la femelle connaissent une durée d’incubation qui est fonction des données climatiques et de l’exposition au soleil. Elle peut varier de quarante jours à trois mois. Les œufs éclosent entre la mi-août et le début septembre. Les jeunes qui en sortent mesurent de cinq à sept centimètres.
Dès leur naissance, ils se mettent instinctivement en quête de nourriture avec l’efficacité de chasseurs nés.
Traquant petites araignées, chenilles ou mille-pattes, ils grandissent vite et pour cela changent de peau régulièrement lors des mues. Ils affrontent leur premier hiver en utilisant les réserves accumulées au cours de cet automne très nourricier.
Le jeune lézard des souches atteindra sa maturité sexuelle à l’âge de deux ans voire trois chez la femelle. La longévité de l’animal peut avoisiner les dix ans mais atteint plus raisonnablement les cinq à six ans. Au cours de chacune de ces années, la bête engloutit l’équivalent de quatre fois son poids en nourriture variée.
Le régime alimentaire du lézard des souches se compose de divers petits invertébrés. Parmi eux, le carnassier en écailles affectionne les vers de terre, les araignées, les cloportes, mais aussi de nombreux insectes et leurs larves. En ce qui concerne ces derniers, il jette son dévolu sur les papillons et sur certains coléoptères mais est avant tout le grand prédateur des criquets, grillons, et sauterelles.
Régression …
Sa spectaculaire régression observée partout en Alsace est liée à cette préférence alimentaire. Dans nos campagnes, ces insectes sauteurs pullulaient autrefois sur le moindre chemin herbeux.
Aujourd’hui, les criquets notamment ont totalement disparu de territoires entiers. L’emploi des produits chimiques biocides ont décimé ces denses populations d’insectes.
L’autre grande menace réside dans la banalisation du paysage rural. Les vergers anciens par exemple cèdent la place au maïs ou aux vignes entraînant avec eux l’élimination conjointe de talus, fossés, lisères de haies ou friches, autant de biotopes pour ce reptile et ses proies.
Prédateur de nombreux insectes, le lézard des souches, de par sa position centrale dans les chaînes alimentaires doit être considéré comme un indicateur précieux de la bonne santé écologique des milieux naturels et cultivés qui nous entourent.
Cette régression sans précédent que connaît l’espèce ne peut pas nous laisser indifférents. Au contraire, elle doit nous interpeller : elle démontre que nos pratiques agricoles et notre logique du tout urbain ne respecte guère le droit à la nature libre de coexister avec l’homme moderne.
Renouveau … ?
Cette évolution n’est pas une fatalité et le lézard des souches ne demande que peu de choses : quelques vergers et espaces sauvages ou l’absence d’épandage chimique lui permet tout simplement de survivre et de continuer à nous faire profiter de sa splendide robe d’écailles émeraude offerte chaque printemps aux yeux qui se donnent la peine de scruter le vieux tas de bois qu’on aura épargné pour lui.
La couleuvre verte et jaune en Corse
(dessin et texte de Franck Curk) |